Dérégulation : Les réseaux sociaux, nouvelles arches de Noé des passions ignorées

Les réseaux sociaux se sont imposés comme des outils incontournables d’information, de communication et de mobilisation politique. Initialement, pour moderniser le fonctionnement des démocraties et permettre à chacun de faire entendre sa voix, ils sont rapidement devenus des vecteurs d’influence majeurs sur les masses. Selon le rapport Digital 2023, environ 60 % de la population mondiale les utilise quotidiennement, en moyenne, à raison de 2 h 30 par jour. Dès leurs balbutiements, certains experts du Web vaticinaient l’avènement d’un « âge d’or » de la démocratie numérique. Des entrepreneurs de la Silicon Valley ont été érigés en figures de proue de cette révolution numérique, porteurs d’un projet de désintermédiation de l’information et d’émancipation citoyenne. Clay Shirky (Here Comes Everybody, 2008) et Yochai Benkler (The Wealth of Networks, 2006) définissent cette logique participative du Web 2.0, ayant vocation à permettre au citoyen lambda de devenir acteur et moteur du débat public, en bypassant les médias traditionnels. Cependant, victime de son succès, ces belles intentions ont été rattrapées par une réalité économique y trouvant des intérêts tout autres. L’impérieuse nécessité de rentabiliser ces plateformes a conduit à une priorisation des contenus susceptibles de maximiser l’engagement, au détriment de la diversité et de la qualité de l’information. L’argument de la « liberté d’expression » a souvent été brandi pour justifier la dérégulation des réseaux sociaux. Force est de constater que cette liberté ne s’est pas traduite par un pluralisme renforcé : elle a surtout permis une captation du débat public par des logiques marchandes. Quinn Slobodian (Le Capitalisme de l’Apocalypse) analyse cette tendance contemporaine comme une extension du capitalisme au domaine cognitif, où l’information devient une ressource économique exploitée selon des dynamiques de marché. Cette analyse rejoint le concept d’anarcho-capitalisme développé par Peter J. Hill dès 1979, qui se caractérise par une quête de liberté absolue du marché, s’opposant à toute régulation étatique perçue comme une entrave illégitime. Dans cette optique, les réseaux sociaux sont vus comme un eldorado, des places de marché idéologiques, où les idées sont valorisées non pour leur pertinence ou leur contribution au bien commun, mais pour leur capacité à générer, voire exacerber, des réactions émotionnelles. La rentabilité pour unique boussole, seules les propositions les plus rentables en termes d’engagement algorithmique prospèrent. Cette évolution finalise ainsi la privatisation du débat public, désormais soumis aux logiques d’offre et de demande. Les plateformes numériques sont des arènes de compétition où la viralité devient la nouvelle mesure d’une « vérité » sur laquelle capitaliser. Historiquement, dans l’Europe du XVIIe siècle, cette dynamique nous rappelle certaines caractéristiques du mercantilisme : une concurrence exacerbée entre puissances, la captation des richesses informationnelles par une poignée d’acteurs dominants et une instrumentalisation des passions collectives au service d’intérêts particuliers. Transposées dans l’espace numérique, les plateformes technologiques se substituent aux grandes puissances étatiques. Les algorithmes orchestrent une nouvelle forme d’accumulation primitive, non plus de richesses matérielles, mais de données et d’attention. Comme autrefois les grandes compagnies commerciales cherchaient à monopoliser les routes du commerce mondial, les grandes entreprises technologiques rivalisent pour capter et exploiter nos interactions sociales, au prix d’une fragmentation du débat public. Dans ce contexte, la montée des discours populistes s’explique en partie par l’environnement algorithmique des plateformes, terreau fertile qui permet d’exploiter le ressentiment d’une partie de la population envers une « élite progressiste » ou « woke ». Reste encore à personnifier cette lutte en désignant un adversaire iconoclaste. L’Union européenne devient alors une cible privilégiée, caricaturée en « Grande prostituée de Babylone », dépeinte en incarnation d’un espace perverti par le cosmopolitisme, corrompu et décadent, et dont la bureaucratie — en déconnexion des réalités populaires — trahit les valeurs des peuples qu’elle est censée représenter. Les réseaux sociaux accélèrent et amplifient la diffusion de ces narratifs. Des personnalités publiques telles que Donald Trump, Viktor Orbán ou Elon Musk utilisent cette rhétorique pour fédérer leur base électorale. Dans la poursuite de cet objectif, il leur apparaît nécessaire d’affaiblir les régulations et les institutions médiatiques. Toutefois, au-delà de leur discours, cette détérioration du débat public n’est pas seulement une conséquence du climat politique actuel mais un objectif en soi. Il s’agit de créer des « zones d’exception » favorisant une reconfiguration des rapports de pouvoir au profit de nouvelles élites économiques remplaçant les anciennes politiques et intellectuelles. La quête d’un pluralisme authentique sert de mirage pour consolider l’avènement d’un pouvoir basé sur l’influence et le contrôle total des canaux d’informations. Michel Foucault rappelait déjà, dans Surveiller et punir (1975) et Naissance de la biopolitique (1979), comment la surveillance et la discipline peuvent façonner les comportements, préfigurant ainsi les dynamiques de contrôle qui se déploient dans cet univers numérique. Le micro-ciblage politique, couplé à la puissance des algorithmes, façonne désormais les comportements électoraux bien au-delà de la simple diffusion d’informations : il amplifie les clivages idéologiques. L’affaire Cambridge Analytica (2018) a illustré de quelle manière l’exploitation des données personnelles de millions d’utilisateurs Facebook pouvait influencer directement des scrutins majeurs, notamment l’élection présidentielle américaine de 2016 et le référendum sur le Brexit, en diffusant des messages conçus pour renforcer les biais cognitifs des électeurs (Cadwalladr, The Guardian, 2018). Daniel Kahneman (Thinking, Fast and Slow, 2011) souligne d’ailleurs l’impact de ces biais, où la pensée rapide et intuitive tend à réagir plus fortement aux contenus chargés d’émotion, rendant la manipulation politique particulièrement efficace. Dans la deuxième moitié de l’année 2024, ces pratiques ont franchi un palier significatif. L’élection présidentielle américaine a été marquée par une utilisation sans précédent de campagnes de désinformation algorithmique, notamment sur X (anciennement Twitter), où la politique de modération d’Elon Musk, au nom de la liberté d’expression, a favorisé une libéralisation totale des contenus. La campagne de Donald Trump a suivi une stratégie de communication ultra-ciblée via les podcasts conservateurs, devenus des relais clés de la mobilisation électorale. En Europe, les dernières élections européennes ont été fortement impactées par des campagnes de manipulation venues de l’étranger, notamment de la Russie, qui a su tirer avantage de ces algorithmes pour amplifier les discours souverainistes et anti-élites. Face à ces menaces, la régulation des plateformes devient complexe. L’adoption du Digital Services Act (DSA) en 2023 constitue